Le but des états impérialistes consiste depuis toujours au pillage des ressources et des richesses des peuples sous domination et à l'exploitation sans répit de leur force de travail. Fidèles à cet objectif, ces dirigeants des temps modernes optent continuellement pour développer diverses stratégies de domination adaptables aux situations historiques et au degré de résistance de ces peuples.

2014 tunisieJustement , l'ampleur qu'a pu prendre la lutte armée pour l'indépendance dans plusieurs colonies et notamment la victoire des révolutionnaires au Vietnam face à l'Empire colonial français et derrière lui les forces de l'OTAN en mai 1954 à Dien Bien Phu, ont obligé l'impérialisme mondial à changer de tactique d'exploitation. On se retrouve donc, et ce depuis les années 50 face à une nouvelle forme du colonialisme moderne qui a plus ou moins remplacé son ancienne configuration militaire. Désormais, il s'agit de coloniser à travers l'affectation floutée de nouveaux dirigeants réactionnaires et renégats tous issus de l'aristocratie ou de différentes catégories sociales nées au sein de cet impérialisme même et gracieusement nourries de ces idées et directives. En instaurant ce genre de régimes, les états colons tentent de faire croire aux peuples opprimés qu'ils profitent pleinement de leur droit à disposer d'eux-mêmes, et ce, tout en gardant un bon nombre de privilèges tels le contrôle des marchés, l'accaparement des matières premières à des prix dérisoires, l’exploitation d’une main d’œuvre très peu coûteuse et surtout inconsciente de ses droits… En contrepartie, ces gouvernements-serviteurs zélés mis en place, profitent de liasses de billets ainsi que d’un ingénieux assortiment d’instruments de répression « nécessaire » pour « recadrer » les masses populaires qui songeraient un jour à détruire leurs chaînes et s’émanciper.

Ces semi-colonies sont bien plus nombreuses qu’on le pense. Nous parlerons aujourd’hui à titre d’exemple de l’un de ces pays qui a fait tant parler de lui depuis trois ans. Révolution du jasmin, printemps arabe, l’éveil d’une jeunesse « cultivée et ouverte » assoiffée de liberté, une « révolution  inattendue et improbable » sont les termes adorés des masses média depuis l’hiver 2010-2011 pour parler de la Tunisie.

Une révolution disent-ils ? Ce qui veut dire l'instauration de manière irréversible d'un ordre nouveau depuis ce janvier 2011? Cette effusion impressionnante des masses serait donc le fruit de l’ouverture de ces jeunes élites qui ont enfin compris qu’eux aussi ont besoin de « démocratie » et de « liberté » et y ont droit ? Cet « exploit »ne puiserait pas ses origines dans l’histoire de ce pays plutôt ?

Afin de comprendre l'actualité, essayons d’abord par jeter un coup d’œil sur les différentes phases qu’a pu traverser le peuple tunisien depuis sa dite indépendance en 1956.

Bourguiba le libérateur, cet homme éclairé et Ben Ali l'héritier modèle

«  …Dans le respect de leur souveraineté la France et la Tunisie conviennent de définir et compléter les modalités d’une interdépendance librement réalisée entre les deux pays en organisant leur coopération dans les domaines où leurs intérêts sont communs notamment dans le domaine de la défense et des relations extérieures. Les accords entre la France et la Tunisie établiront les modalités du concours que la France apportera à la Tunisie dans l’édification d’une armée nationale tunisienne… » Commençons par cet article clé du Protocole du 20 mars 1956 qui s’inscrit dans la prolongation des Conventions de juin 1955. Il prévoit en effet le maintien d’une prééminence française dans les secteurs clés de la défense, des relations extérieures et de l’ordre public. Ce nouvel état tunisien est donc atteint dans ses trois attributs essentiels : la souveraineté, la territorialité et la sécurité. Dans ces conditions, le Protocole de « l’indépendance » ne dissipe pas l’équivoque et constitue la négation même d’une relation inter-étatique normale. A cette époque, la position française sur l’avenir des relations franco-tunisiennes se fonde en effet sur la dissociation entre souveraineté interne et souveraineté externe. Sur le plan interne, la France entretient l’idée d’un transfert des compétences, qui cache mal les limites qu’elle tente d’imposer à l’action de ce nouvel état. Sur le plan externe, elle revendique le contrôle des affaires étrangères et de la défense appelées à « devenir communes ». Hanté par les questions de « sécurité » en Algérie, l’Empire colonial ne peut imaginer le transfert de tous les attributs de la souveraineté.

Mais il faut noter que cette escroquerie appelée « Protocole de l’indépendance » présente d’autres soucis encore moins évidents à cerner. Si on parle d’une pseudo indépendance c’est parce que la colonisation française (même si certains se voilent la face en l’appelant protectorat) n’a guère lâché le pays. Au contraire, elle a garanti sa domination économique, culturelle et politique en organisant le régime de H.B. Ce dirigeant « libérateur » fût l’excellent héritier du colon français. Il a simplement œuvré à déguiser l’hégémonie française en changeant les noms des appareils d’état. Gendarmerie et armée françaises se sont vues appelées police et armée nationales tunisiennes. Qu’elle est belle l’indépendance ! Pour ce qui est de la culture, le peuple tunisien souffre jusqu’à nos jours d’une prédominance coloniale, les écoles et lycées nous rappellent les établissements francophones mis en place pour dénigrer et noyer la culture arabo-tunisienne. Suivant cette même logique, l’impérialisme mondial a également gardé la main mise sur l’économie du pays en imposant une dépendance unilatérale. A titre d’exemple, on pourrait citer le plan quinquennal adopté en 1976 où les projets de développement de l’économie nationale tunisienne étaient financés comme suit : 30% par la Banque Mondiale, 16% par l’Allemagne de l’ouest et 10% par la France. Ce plan a ainsi augmenté la dette publique tunisienne de plus de 15% jusqu’en 1981. Cette politique néocoloniale a encouragé l’évolution de la bourgeoisie Comprador, classe constituée des grands commerçants, propriétaires fonciers et bureaucrates qui s’appliquent perpétuellement à servir les puissances mondiales et tirent leurs richesses de leurs rôle d'intermédiaires.

D'ailleurs, dans un de ses articles publié dans « La Voix du Tunisien » du 18 avril 1931 H.B. a déclaré ceci sans le moindre scrupule : «  La libération du peuple tunisien est en cours de concrétisation. Mais notre peuple doit comprendre que cette libération n'est en aucun cas possible contre la volonté de la France » ! Ainsi fidèle à sa politique du pas à pas, cette marionnette appliquée continua ses trahisons envers son peuple. H.B. attaqua les résistants patriotes en public, les traita de complotistes et s’appuya très souvent sur la gendarmerie française pour les liquider et éteindre la flamme de la résistance dans les montagnes au sud du pays.

Pour couronner le tout, Alain Savary, pendant son discours au parlement français en juin 1956, souligne clairement que « La France a signé le Protocole du 20 mars 1956 pour mettre fin à ce soulèvement qui dévore la Tunisie, pour mettre fin à toutes les tentatives de fusion avec le mouvement révolutionnaire algérien et empêcher la Tunisie d'envisager une union arabe. Il s'agit aussi de soutenir H.B. l'ami de la France, qui œuvre pour arrêter le flux du nationalisme arabe vers le nord d'Afrique. » Il ne faut pas s'étonner de l'insolence du maître quand on voit la discipline de l'élève ! Mais la mission de H.B. ne s'arrêtera pas là. Cet excellent patriote a judicieusement liquidé le mouvement révolutionnaire à l'aide de l'armée du général De Gaulle. Notons dans ce cadre l'exécution de 42 militants patriotes entre 1957 et 1958, la disparition de dizaines d'opposants, les arrestations arbitraires et au moindre soupçon ainsi que de nombreux assassinats, Salah Ben Youssef et ses sympathisants à titre d'exemple.

Ce fameux protocole « d'indépendance » a permis à H.B. de s'emparer du pouvoir après un quart de siècle de « lutte » comme il adore souligner. Il a fondé sa république mais sans les citoyens. Il régna pendant plus de 30ans...Et là ce fut plus d'un quart de siècle où cet enfant docile de l'impérialisme occidental terrorise, réprime,torture, incrimine, assassine et vend pour une bouchée de pain son peuple. Mais attention ! Le saint des saints réformistes a quand-même poussé le pays vers le haut, vers la modernité. Qu'elle est belle cette Tunisie libre et moderne qu'il a créé ! Même la femme y a été « libérée » et ses droits protégés ! Qui dit mieux ? Entre temps, il s'est garanti la présidence à vie et a cruellement étouffé la moindre aspiration populaire à la libération nationale et sociale.

Les preuves de la dictature Bourguibiste sont nombreuses et irréfutables. Ce régime sanguinaire a commencé par réprimer ouvertement la révolte du Kairouan, ville du centre tunisien, en 1961, les militants patriotes s'y sont fait cueillir comme des fleurs. Ce même sort a été réservé aux paysans démunis de Bir Mcherga et El'Ouardanine entre 68-69. S'ajouteront à cette lutte sans répit des tunisiens les combats menés par la classe ouvrière (notamment les ouvriers de la SNT Société Nationale du Transport en 1973) et les combats des masses estudiantines (la révolte étudiante du 5 février 1972 emblème de lutte,de sacrifice et preuve que le mouvement étudiant est une partie intégrante du mouvement populaire). A partir de ce moment, le débat sur la dite indépendance n'a plus lieu qu'entre réactionnaires, opportunistes et pions de l'impérialisme. Vient après le Jeudi Noir, ce jeudi 26 janvier 1978, date d'une révolte grandiose qui a marqué l'histoire du pays. Ce fut la première grève générale post-20mars déclarée par l'UGTT (Union Générale des Travailleurs Tunisiens) où ouvriers et prolétaires ont arrosé de leur sang les champs de bataille face aux forces de l'ordre dans plusieurs villes. Un jeudi rouge dans la mémoire des tunisiens à la couleur des mots d'ordre, des revendications, de la répression et du sang, mais qui demeurera aussi un Jeudi Noir dans la mémoire des syndicalistes déçus par louvoiement de la bureaucratie souveraine de l'UGTT à cette époque. Cette rébellion fût la meilleure preuve que les prolétaires étaient (et sont toujours) décidés à combattre ce régime collabo. La classe ouvrière tunisienne n'a pas hésité une seule seconde à offrir des martyrs de son avant-garde ; patriotes, symboles de l'engagement et du dévouement tels Farhat Hached, Mohamed Ali El Hammi*, Salah Ben Youssef et tant d'autres.

Décembre 83 janvier 84, une autre révolte des plus emblématiques, libéraux et réformistes s'obstinent à l'appeler « révolte du pain » voulant la restreindre à une réaction juvénile contre l'augmentation du prix du pain et des denrées essentielles. Une révolte où de nouveaux martyrs tels Fadhel Sassi, Fathi Fallah, Kamel Sebaii et tant d'autres laissent la vie au nom de la « Terre » de la « Liberté » et de la « Dignité Nationale » Nous privilégieront le terme « Révolte des opprimés ». Certes, cette augmentation a eu lieu et a provoqué une colère générale et spontanée au cœur des masses populaires, mais il est essentiel de situer cette décision gouvernementale dans le cadre des nouveaux liens de dépendance imposés par l'impérialisme occidental à l'aube des années 80. La liste des projets concrétisant la manipulation des semi-colonies est longue : imposer l'économie du marché sous la couverture de « la réforme structurelle», supprimer les taxes douanières au nom de la « libéralisation du commerce mondial » et surtout renforcer encore plus les investissements en capitaux tout en relançant les demandes de remboursement des dettes publiques de ces pays économiquement « sous-développés ». Ils sont tous évidemment élaborés au service de la bourgeoisie mondiale qui exploite sauvagement la majorité écrasante de la population. La réaction des masses populaires en cet hiver 84 fût des plus spontanée. Émeutes, répression, victimes, et H.B. qui perd en popularité...

Il est temps de préparer le successeur, l'homme capable de maintenir l'ordre et de « gérer » le pays avec une main de fer. Un nouveau nom est donc apparu dans l'actualité gouvernementale. Promotions successives au sein de l'armée et de la sûreté nationale, ministre de l'intérieur en avril 1986, premier ministre en octobre 87 et par la même occasion bras droit et dauphin constitutionnel de H.B. Ainsi le personnage Zine El-Abidine Ben Ali est né !

«Bourguiba se fait vieux, Bourguiba devient incompétent et autoritaire, Bourguiba est malade ! » Et Bourguiba est déposé le 7 novembre 1987 par la magie d'un coup d'Etat...

Avant le 20 mars 1956, le peuple arabe en Tunisie, sous le joug colonial et la monarchie (les Beys), souffrait sur tous les plans. Cette souffrance a persisté après comme une conséquence directe de la politique antidémocratique de ce régime anti-populaire et antipatriotique assigné. Cette situation désastreuse n'a cessé de s'aggraver pendant la période Bourguibiste et est devenue encore plus alarmante sous Ben Ali. A ce stade, nous pouvons confirmer que le 7 novembre 1987 n'a rien changé au système arrangé. Il s'agit d'une continuité, d'une passation de pouvoir masquée.

Tout comme son prédécesseur, Ben Ali a servi les intérêts des entreprises monopolistiques qui ont pillé et pillent toujours les richesses du pays et profitent de sa force de travail. Il a également servi les intérêts des classes ascendantes qui se sont accaparées de tout ce qui restait des ressources et des richesses en s'emparant des propriétés de la population et en détournant l'argent des masses sans oublier de corrompre tous les secteurs.

Du fait de sa collaboration et étant fidèle à sa nature de classe anti-populaire, ce régime mis en place depuis 1956 a provoqué la détérioration des conditions de vie de toute la population grâce à sa politique de déprédation et de répression. L'augmentation des prix, la diminution des salaires, le chômage, la privatisation massive, le retrait des acquis sociaux déjà minimes, et la mise à mal des conditions de logement, de transport, de santé, de l'enseignement et de la sécurité sociale provoquent un décalage hallucinant entre deux catégories de la population : une infirme minorité qui dépouille les richesses et exploitent les plus démunis sous la protection de l'Etat et une majorité écrasante noyée dans la misère et privée d'une vie digne.

La répression fût aussi, comme nous l'avons illustré, un caractère essentiel de ce Etat « policier » . Les autorités sanguinaires n'hésitaient guère, tout au long de cette sombre existence, d'utiliser les moyens les plus barbares et inhumain pour refouler toutes les luttes du peuple tunisien. Elles oppressèrent les mouvements étudiants dès leur naissance et confrontèrent à l'aide des balles les masses révoltées comme en 2008 au Bassin Minier (révolte sanglante menée par les syndicalistes et ouvriers des mines de phosphate).

Le début d'un processus révolutionnaire

La lecture objective de la situation économique, politique et sociale en Tunisie avant ce soulèvement populaire nous confirme que le régime est intégralement soumis aux monopoles financiers et économiques mondiaux ainsi qu'aux puissances impérialistes. Ce constat reste d'actualité après la fuite de Ben Ali le 14 janvier 2011 et aujourd'hui même. Certes ce peuple en lutte a réussi à destituer Ben Ali et sa bande ainsi qu'une série de gouvernements d'avant les élections du 23 octobre. Mais en regardant de plus près ; la devise et la marchandise étrangère qui inondent le marché tunisien, les dits « Accords de partenariat » et l'intervention permanente des Etats français et américain notamment dans les affaires internes à la Tunisie soit à travers les visites de plusieurs dirigeants pendant le soulèvement même, soit par voie « diplomatique », nous confirment que la souveraineté de ce pays n'est qu'une comédie médiocre orchestrée par l'impérialisme occidental et ses chiens de garde locaux.

Cette coalition de classes réactionnaires dirigeantes (bourgeoisie Comprador et grands propriétaires fonciers) est à l'origine du calvaire vécu par les ouvriers et l'ensemble du peuple. Elle est à l'origine de la pauvreté, du chômage,de la marginalisation, de l'oppression, de la malnutrition et de toute forme de calamités sociales.

Il est donc au peuple tunisien de s'organiser pour se débarrasser du néocolonialisme et du régime antidémocratique, antipatriotique et anti-populaire actuel et ce avec tous les moyens de lutte révolutionnaire possibles et imaginables. Pour résoudre les problèmes dont souffrent la classe ouvrière, les paysans démunis ainsi que toutes les classes opprimées, il faudrait construire une démocratie populaire à perspective socialiste en instaurant une économie nationale où se complètent divers secteurs et qui serait basée sur la propriété publique des moyens de production, le partage égal des richesses et une réforme agraire sous le slogan de « La terre appartient à ceux qui la cultivent »,des produits locaux... Un régime qui à côté de ça nationalise les grandes entreprises, garantit les droits de la femmes ainsi que les libertés politiques de l'ensemble du peuple laborieux est l'unique issue vers « Une patrie libre et un peuple heureux! ».

 


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