En 1961, l’entreprise du Joint Français, productrice de joints étanches, installée à Bezons et qui emploie déjà 2000 travailleurs, décide, pour répondre au débouché européen, d’agrandir considérablement l’entreprise. A l’époque, elle est l’une des 114 filiales du groupe CGE, la Compagnie Générale de l’Electricité, 6ème groupe industriel français.

Parmi toutes les possibilités pour le nouveau site, le choix de Saint Brieuc est retenu, selon les dire de l’époque, principalement à cause du président directeur général Delalande, lui-même originaire de la région et ce malgré de nombreuses « difficultés » liés à l’excentralisation du site, très éloigné de Paris. En 1962 commence la construction d’une usine ultra-moderne sur 14 hectares au bord de la Nationale 12, à l’entrée de la ville.

2014 jointfrancaisBien sûr, la direction n’évoque pas les aides massives offertes par les collectivités, qui ont surement dû l’aider à prendre cette décision. En effet, de très nombreuses aides publiques sont offertes pour soutenir cette initiative de « décentralisation industrielle » et notamment par la municipalité de Saint Brieuc (MRP (« centriste ») jusqu’en 1962, PSU (« gauche ») ensuite) qui participe à cette opération. Entre une prime à l’emploi de 700 francs (107€) par emploi créé, le financement et la réalisation d’aménagements (d’espaces verts et de plans d’eau), la vente du terrain pour le centime symbolique par kilomètre carré et l’exonération du Joint de patente, l’aide apportée par la ville de Saint Brieuc à l’entreprise s’élève à environ 4 millions de francs (610000€). L’Etat quant à lui, verse 18% des 2 millions de francs (305000€) investis par l’entreprise.

Une étrange notion de « décentralisation »

L’entreprise parle à l’époque de créer 2000 emplois. En 1972, 10 ans après son installation, elle compte en réalité sur le site, 1015 travailleurs, dont 60% de femmes. Beaucoup de ces travailleurs sont d’anciens paysans ou pêcheurs : « Les jeunes étaient nombreux et ceux qui ne pouvaient s’installer à la ferme devaient pouvoir se former à un autre métier. Ceux qui travaillaient au Joint français, c’était nos frères, nos cousins. » explique Yves Le Faucheur, à l’époque membre de la CDJA, syndicat des jeunes agriculteurs.

Mais une bonne partie du personnel d’encadrement vient de Paris. Pour certains bretons, d’ailleurs, émigrés à Paris, c’est l’occasion de revenir travailler au Pays. Quant à la direction, bien sûr, elle ne bouge pas. Toutes ses décisions sont prises à plus de 300 kilomètres de l’usine.

Les conditions de travail, très dures, s’opposent à l’image du bâtiment, qualifié « d’ultramoderne » à l’époque. La fabrication des joints étanches implique chauffage et moulage. Les travailleurs, pour la plupart recrutés et formés sur place, sont donc entourés d’eau chaude et de vapeur : « Et l’été, la chaleur était telle que certaines femmes tombaient dans les pommes. » explique Guy Burniaux, ancien ajusteur. Les poussières de caoutchouc et de charbon viennent compléter le tableau.

Une discipline de fer règne dans l’usine, où les ouvriers et ouvrières travaillent durant 47h ou 48h par semaine en trois huit. Quant au salaire, les espoirs de ces travailleurs, venus pour trouver des conditions de vie plus faciles, sont vites déçus. 800 à 850 francs (122 à 130€) pour un ouvrier, 950 à 1000 francs (145 à 153€) pour les ouvriers spécialisés, dont une partie est formée sur place. Comme toujours, les ouvrières font parties des plus bas salaires, pour beaucoup, chargées du contrôle des pièces. Assurément, les patrons savent trouver des méthodes pour augmenter le rendement : « C’est un travail à la pièce... Un genre de pièce. Suivant le travail qu’on fait, on est récompensée. », témoigne une ouvrière à l’époque.

Malgré tout, les conflits restent rares pendant dix ans. « Parce que jusqu’en 1968, il n’y avait pas de syndicats. Fallait se taire, sans ça c’était la mise à la porte immédiate. Avertissements et tout le bazar […]. Quant aux salaires, il n’est pas question d’en parler. » explique un ouvrier, au moment du conflit.

A partir de 1968 cependant, les syndicats fraîchement organisés par les travailleurs dans l’entreprise, tentent d’améliorer les conditions de travail, et notamment les salaires. Mais rien n’y fait, la direction ne veut rien entendre.

 Le conflit

jointfrancais2C’est sur cette question centrale des salaires que la situation se tend le plus. En 1972, les syndicats, la CFDT étant majoritaire, font les comptes : les salaires moyens dans les usines de même importance de la région, sont jusqu’à 30% supérieurs. Et les écarts de salaire avec l’usine de Bezons, qui appartient au même groupe, sont de 20 à 40% selon les catégories de travailleurs. Les patrons contestent ces chiffres en avançant une différence de 13%, qu’ils jugent « normale ».

Face au refus total de discussion de la part de la direction, les syndicats, unis, organisent la lutte. Le 14 février, les sections CGT et CFDT déposent un cahier de revendication. Le 23 février, les débrayages commencent. Le 07 mars, après avoir remis une motion à la direction, la maîtrise rejoint le mouvement.

Le 10 mars, par 504 voix contre 196 (l’équipe de nuit étant absente), les travailleurs décident de durcir le mouvement et le 13 mars, l’usine est ainsi occupée dès 05 heures du matin. La grève du Joint Français commence alors. Les revendications sont : augmentation de 70 centimes de franc par heure de travail et attribution d’un 13ème mois.

Les pouvoirs publics sont très réactifs… Deux jours après le début de l’occupation, le tribunal ordonne l’expulsion des occupants, sentence appliquée le 17 mars par les gendarmes mobiles.

Alors que la solidarité s’organise un peu partout, les travailleurs passent à l’action. Manifestation en ville, blocages de la nationale. Chaque matin, à 10h00, les travailleurs se réunissent devant l’entrée de l’usine. Il est impossible d’y entrer, car celle-ci est occupée par les forces de l’ordre, sur demande de la direction, pour « protéger la liberté du travail »...

Mais c’est la nuit du 05 au 06 avril qui donne une nouvelle dimension au conflit. Des négociations sont en cours dans les locaux de l’inspection du travail, en présence de trois directeurs de l’entreprise. C’est durant la nuit que les travailleurs apprennent les « propositions » patronales : 19 centimes sur les 70 revendiquées ! Les directeurs sont donc retenus par les travailleurs dans le but d’obtenir de meilleures propositions. Le lendemain matin, la CRS 13 débarque. C’est à cette occasion que Jacques Gourmelen prendra la célèbre photo d’un ouvrier, reconnaissant dans un CRS, son ancien meilleur ami, le saisira par le col en lui criant de le frapper. Demande faite ou pas, les CRS, excepté ce dernier, passeront à l’attaque et chargeront.

Le 18 avril, une manifestation regroupe 12000 personnes en soutien aux travailleurs du Joint Français où se mêlent drapeaux rouges et Gwenn-ha-du. Les débrayages se multiplient dans les usines environnantes. Le 03 mai, une nouvelle manifestation regroupe 6000 personnes à Saint Brieuc et plusieurs milliers d’autres dans d’autres villes de Bretagne (Brest, Lorient, Vannes, Pontivy).

Le 06 mai est rédigé le protocole d’accord, avec notamment une augmentation de 65 centimes par heure en deux fois, et une prime de fin d’année de 325 francs (environ 50€).

Le 09 mai, après 8 semaines de grève, une dizaine d’entretien avec le préfet (les pouvoirs publics voulant jouer les médiateurs, alors que les forces de l’ordre occupent l’usine et interviennent régulièrement) et trois rencontres avec la direction, mais surtout une immense lutte et une impressionnante solidarité, le travail reprend après un vote majoritaire des travailleurs victorieux, la veille.

La solidarité

jointfrancais3Au-delà de la combativité des travailleurs et de leur détermination dans cette lutte, un des éléments les plus déterminants a été le formidable élan de solidarité qui s’est développé. Cette solidarité, aux multiples dimensions, s’exprime principalement à travers une solidarité de classe et du peuple breton.

Dès le 17 mars, alors que les gendarmes mobiles occupent l’usine, un comité de soutien, à l’origine des syndicats, se monte sur St Brieuc, regroupant PSU, PS, LC, FDSEA, CNJA*, amis de Politique Hebdo, comités lycéens et le Foyer de Jeunes Travailleurs Paul Bert. Les comités de soutien se multiplieront ensuite dans toute la Bretagne et seront très actifs et importants dans le soutien apporté aux travailleurs.

Ces comités de soutien dépassant le cadre de l’usine, furent pour certains d’entre eux, une démonstration significative de l’autonomie ouvrière, à savoir, la volonté des travailleurs de sortir de l’organisation stricte par centre de travail afin de mener la lutte à l’extérieur, mais aussi de dépasser le cadre des structures syndicales ultra-centralisées. Ces comités, permettant de briser l’isolement des grèves sont aussi perçus comme témoins d’une « solidarité bretonne ».

L’aide la plus régulière qui vient appuyer les grévistes, en plus des télégrammes de soutien, est constituée par la nourriture et l’argent recueillie en leur faveur.

Le 22 mars, les grévistes et leurs familles, reçoivent les premières livraisons de produits agricoles. Tout au long de la grève, la solidarité des paysans continuera et grandira. André Etesse, 80 ans se souvient : « Notre collaboration à la grève s’est logiquement concrétisée par une aide directe avec des produits de nos fermes. ». Car, notamment du fait de l’origine de nombreux ouvriers du Joint, des liens existaient entre eux et certains agriculteurs. Des paysans, dont certains retrouvaient dans le combat des ouvriers, leur propre combat de petits paysans face aux gros propriétaires, notamment ceux du bassin parisien.

Ainsi pendant toute la grève, lait, légumes, viandes sont déposés sur les piquets de grève ou amenés par camion au « PC» des grévistes, le Centre Charner (maintenant en partie transformé en hôtel 3 étoiles). Mais l’aide directe aux grévistes ne fait pas l’unanimité chez les paysans, notamment avec la FNSEA « Qui n’a pas bougé. Il y avait deux courants : les agriculteurs qui se considéraient comme des chefs d’entreprise d’un côté et ceux qui se considéraient comme des travailleurs paysans de l’autre. » analyse André Etesse.

En plus de ce soutien, celui des travailleurs est très important. Outre les débrayages réguliers des ouvriers des usines environnantes, d’autres travailleurs vont soutenir la lutte. « On est allé jusqu’à Clermont-Ferrand faire la quête à la sortie des usines Michelin. D’autres équipes étaient aux chantiers de la Ciotat (entre Marseille et Toulon) et sur d’autres grands sites industriels. Cet argent nous a permis de tenir le coup. » explique Guy. A l’époque il a 25 ans et est chargé de réaliser des moules pour couler des pièces en caoutchouc. Et cette solidarité est massive. En Bretagne, 37% des dons recueillis, le sont des syndicats ouvriers.

jointfrancais5De nombreux fonds sont aussi récoltés par des galas de variété, des représentations théâtrales, des matchs de foot, etc… Certains commerçants acceptent de voir installer des urnes pour collecter des fonds. Le dimanche, des quêtes sont organisées à la sortie de l’église. 78 communes du département votent à tour de rôle des subventions exceptionnelles (5% des dons recueillis en Bretagne).

Des artistes se mobilisent aussi. Le 21 mars, après une manifestation, a lieu un gala de soutien animé par des chanteurs bretons : Gilles Servat, Glenmor, Kirjuhel et Kerguiduff. D’autres artistes se mobilisent, comme Paco Ibanez, Tri Yann, Nougaro, François Budet, etc…

Des soutiens plus inattendus viennent du clergé, puisque la réquisition de l’école d’horticulture de Saint Ilan par la compagnie de CRS emporte l’adhésion de l’évêque de Saint Brieuc le 30 mars et que le 12 avril, 50 prêtres de Saint Brieuc rendent public leur soutien aux ouvriers du Joint français. Pour finir, même l’UDR (ancêtre de l’UMP) demande à la direction de négocier (sûrement pour des raisons propres à ses intérêts) !

Le symbole de la Grève du Joint français, pendant et après le conflit, marque les bretons et souvent, même si cela n’est pas toujours traduit en ces termes, en tant que Peuple. « Au début ils étaient milles, mais leur force était fragile, avec le Peuple breton, se sont trouvés trois millions. » chante Gilles Servat dans sa chanson sur la Grève du Joint français, dont il parlera dans plusieurs autres. Youenn Gwernig, Kirjuhel, Gweltaz Ar Fur en feront de même.

Et jusqu’à la lutte armée. En 1973, l’Armée Révolutionnaire Bretonne qui prend le pas sur la « Républicaine », dédie plusieurs de ses actions, dont celles du 7 décembre contre les perceptions de Guingamp et Saint Brieuc, en soutien aux ouvriers bretons : « Le FLB-ARB, [...], salue les travailleurs en grève aujourd’hui pour une vie plus heureuse … ».

Une lutte d’actualité

Le Joint français existe toujours. L’entreprise dispose de plusieurs établissements dans l’Etat français. Elle est, depuis 1987, une filiale du groupe Hutchinson. Ce dernier est un groupe mondial regroupant des usines dans l’Etat français, dans l'Etat espagnol, en Roumanie et des ateliers au Brésil, en Chine et au Mexique. Et Hutchinson est détenu par Total. Désormais, l’usine de Saint Brieuc regroupe 500 travailleurs et travailleuses et chaque année, 2 millions de joints en sortent.

En décembre 2007, alors que le Joint français réalise son plus gros chiffre d’affaire, entre 70% et 80% des travailleurs du site de Saint Brieuc se mettent en grève, revendiquant une hausse des salaires de 4%. Les livraisons de matériel sont bloquées, comme la sortie des pièces de caoutchouc. Ils empêchent l’ouverture des portes par un huissier. Un gréviste de 46 ans, meurt des suites d’un malaise cardiaque dans l’entreprise.

Le 4 juillet 2011, ce sont les trente ouvriers de l’usine de Romilly-sur-Seine en Champagne-Ardenne, ouverte en 1973, qui entrent en grève, contre la fermeture de leur usine. Ils menacent de la faire exploser et fixent un ultimatum. La direction n’y répond même pas. Un grand feu, devant l’usine remplacera l’explosion. En mars 2012, la fermeture sera officiellement annoncée, car l’usine est, selon la direction et toujours selon elle, malgré ses efforts de réduction des coûts, « structurellement déficitaire ».

En 2011, Total enregistrait un bénéfice record de 10,3 milliard d’euros.

En ce début d'année 2014, les délégués syndicaux briochins du Joint français qui se rendent à la négociation salariale annuelle au siège de l'entreprise en banlieue parisienne, découvrent que les travailleurs de tous les sites du groupe auront 0,5 % d'augmentation de salaire... sauf ceux de Saint-Brieuc, car devant d'abord accepter de la direction, de dénoncer l'accord concernant les 35 heures, afin de le renégocier. Face au chantage, des travailleurs, organisent plusieurs débrayages et journées de grève, soutenus par des collègues de plusieurs sites dans l'Etat français : « Certains sites sont bloqués, la colère est plus forte que jamais » explique Olivier Perrot, délégué CGT, le 20 janvier. La CFDT affichant quant à elle depuis le début du mouvement, une attitude beaucoup moins... combative.

« Prolétaires et Bretons : doublement exploités »**

La Grève du Joint français reste bien présente dans l’histoire du mouvement ouvrier en Bretagne. Elle marque de manière exceptionnelle, le lien entre mouvement de libération nationale et mouvement de libération sociale. Drapeaux rouges et Gwenn-ha-Du se côtoient dans les cortèges. Le slogan « Vivre et travailler au pays » est scandé dans toutes les manifestations aux côtés de plusieurs autres « Bevet Breizh ! » ou encore « Ar c’hallaoued er-maez ! ». Ce fut la lutte d’une classe soutenue par tout un Peuple. Nombre d’organisations et de mouvements bretons y confirmèrent leur théorie ou furent amenées à lier problématiques nationale et sociale et nombres d’organisations d’extrême-gauche françaises comprirent, au moins momentanément, l’importance de la lutte pour l’autodétermination des Peuples et de sa réalité, en Bretagne.

jointfrancais4La combativité des ouvriers et ouvrières de l’usine et leur résolution à continuer le combat malgré l’opposition du patronat et celle de l’Etat français, à travers ses forces de l’ordre, leur ont permis de gagner cette Grève. Mais cela n’aurait jamais pu être le cas sans cette solidarité d’une énorme partie du Peuple breton. Rien qu’au niveau financier, le total des dons recueillis, qui monta à 1612400 francs (246000€), permit à chaque gréviste de recevoir 1300 francs (198€) sur la durée de la Grève.

Enfin, cette Grève est également considérée comme la première étape du « Mai rempant » breton qui dura toute l’année 1972, à travers de nombreux conflits, souvent qualifiés de « durs », comme la Guerre du lait, la révolte des commerçants et artisans de Jean Hourmant et les grèves qui éclatèrent dans de nombreuses usines et qui continuèrent à marquer la Bretagne durant toute la décennie.

Même le patronat semble s'en être aperçu, puisque début juin 2014, l'enseigne « Joint Français » a été retiré de tous les sites de l'entreprise, y compris à Saint Brieuc, pour être remplacée par le nom de la maison mère « Hutchinson ». Le directeur du site avoue que le symbole pouvait « nuire sur le territoire », ajoutant « c'est intéressant de tourner la page, pour le secteur et pour l'entreprise ».

Mais qu'on ne s'y trompe pas, changer de nom d'enseigne n'effacera pas les luttes passées des travailleurs et travailleuses de l'usine et ne les empêchera pas d'en forger de nouvelles.

*PSU : Parti Socialiste Unifié

LC : Ligue Communiste (trotskyste)

FDSEA : Fédérations Départementales des Syndicats d’Exploitants Agricoles

CNJA : Cercle National des Jeunes Agriculteurs

 **Gwirionez : Vérité-Bretagne, n°2, 5 mai 1972

 

 

 

 

 

 

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